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Le blog de Cendrine BERTANI

Le parcours d'une jeune romancière confrontée au monde de l'édition.

Toutes des Messaline ( extrait 4 )

Publié le 10 Mars 2010 par Cendrine BERTANI in Concernant Entre Eve et Adam

Remarque préliminaire: il faudra changer le titre du recueil. J'aurais dû vérifier au préalable. Ni d'Eve, ni d'Adam est le titre d'un roman autobiographique d'Amélie Nothomb. Déjà pris. Mea culpa. 

L'extrait:
    C'est en bavardant avec les intéressées ( si...si... nous parlons bien un peu, avant de passer à des choses plus sérieuses ) que j'ai acquis une certitude. Les nanas n'étaient pas dupes. Elles savaient que je pouvais les voir, depuis mon poste de guet, intelligemment orienté dans l'axe des miroirs d'essayage. Pourtant, pas une fois, je n'avais croisé leur regard par reflet interposé.

    Une fille qui essaye un sous-vêtement rentre son ventre, observe ses fesses, redresse ses seins. Elle passe tellement de temps accaparée par son corps que je ne pensais pas avoir été démasqué.

    Dans ma tête, je ne voyais que deux catégories: les timides, gênées, gauches quand il s'agissait de se dévêtir. Celles-ci jetaient un coup d'oeil rapide dans la glace avec une seule préoccupation en tête: " Ca me va ? Ne va pas ?"

    Je rangeais toutes les autres dans la catégorie narcissique. "Pas mal mon cul" " Mieux vaut prendre le modèle rembourré, ça me fait gagner une taille de bonnet ".

    Des filles " normales", chez nous, il n'y en avait pas. On ne fait pas dans la culotte bon marché.

    Visiblement, j'avais oublié les exhibitionnistes. Les nanas qui savaient que je les reluquais, et qui s'en flattaient. Donc, les mecs, si j'ai fait fantasmer l'une ou l'autre de vos gonzesses, vous devriez plutôt m'en remercier. Je suis sûr que ça a pimenté une de vos nuits.

 

    Ma technique de drague était au point. Le gibier abondait. Mes sens s'émoussaient. Je ne flairais pas la menace.

    Tout bien réfléchi, ce qui aurait dû me mettre la puce à l'oreille, c'était la fréquence des visites de filles, venues essayer de la marchandise, qui repartaient sans rien acheter.

    Je ne veux pas dire qu'elles volaient des articles. Non. Julia et Vanessa étaient devenues beaucoup plus tatillonnes à ce sujet. Une cliente qui entrait en cabine faisait enregistrer d'abord le nombre de vêtements qu'elle comptait essayer, le modèle, la taille, et j'en passe. Plus personne ne pouvait camoufler du beau linge sous ses fringues, maintenant que je les passais à nu.

    Mais il arrivait comme dans tout commerce que les clients nous fassent perdre notre temps. Du déballage d'articles pour rien. Il fallait ensuite changer les plastiques de protection hygiéniques sur les modèles essayés, remettre les ensembles en rayon une fois aseptisés. Du temps perdu pour tout le monde.

    Les vendeuses râlaient derrière leur sourire forcé. Les clientes partaient dépitées ( "trop cher" " trop mangé ce mois-ci " " vais attendre les soldes " ) et moi-seul prenais la chose à la légère, car je ne touchais aucune com' sur les ventes.

    J'avais maté. J'étais payé. Encore une bonne journée.

    Pourtant, parmi ces enquiquineuses qui n'achetaient pas assez, au goût des collègues, certaines faisaient partie de notre clientèle fidèle. Des habituées, en somme. Elles ne pouvaient pas se permettre de dépenser à chaque visite, mais elles se renseignaient sur les nouveaux modèles, testaient les coloris, attendaient les offres intéressantes pour sortir leur carte visa. Je m'habituais à leur silhouette plus qu'à leur visage, je dois l'avouer. Et l'une de ces filles en vint même à hanter mes heures.image-jarretiere.jpg

 

    Plus tard, elle se présentera sous le nom de Lorie. Mais avant de connaître son nom, je la surnommais " la fille à la jarretelle bleue ".

    A notre époque, en effet, le bas n'a plus la cote. Les autres clientes lui préfèrent les collants, plus pratiques sans doute ( je ne suis pas expert; après tout je ne suis pas une gonzesse ) mais moins sexy.

Lorie, elle, s'installait en cabine, prenait son temps pour enlever manteau et jupe, déboutonnait son corsage comme si elle se doutait que chacun de ses mouvements me mettait au supplice... Enfin, elle dégraffait un porte-jarretelle bleu-roi que je lui ai toujours vu porter pour essayer des panoplies diverses: tanga, string, shorty.

    Lorie avait l'habitude de pester chaque fois que Julia ( ou Vanessa ) s'excusait au nom du créateur. " Non, désolée mademoiselle, le concepteur de ce modèle bustier – string ne nous a pas proposé de porte-jarretelle assorti. C'est évidemment regrettable."

    Lorie recherchait le must du must: l'intégrale. Soutien-gorge, culotte, nuisette et jarretière. Si les bas avaient pu être assortis aux ensembles, cela aurait été la cerise sur le gâteau.

     A chacune de ses visites, les vendeuses devenaient folles: elles passaient en revue les rayons, inspectaient l'arrière-boutique, lançaient une recherche auprès de leur fournisseur pour déterminer si oui ou non les articles existaient. Lorie se disait prête à les commander, mais Julia et Vanessa restaient souvent évasives ( les créateurs étaient injoignables ), et s'excusaient de ne pouvoir répondre à ses attentes.

    Lorie jouait les grandes dames, jetait sur les pauvres commerçantes un regard où la condescendance rivalisait avec le reproche, avant de conclure: " Ce n'est pas grave. S'il était aussi facile de trouver la perfection, le jeu perdrait de son charme ". Lorie pivotait sur ses talons vertigineux et quittait la boutique sans rien acheter du tout.

     Les vendeuses étaient sur les rotules, à bout de nerfs, après chacun de ses passages qui laissaient la boutique sens dessus dessous. Je crois les avoir entendues se plaindre auprès de Béa que Madame était l'exigence même, alors qu'elle n'achetait jamais rien. La patronne s'était empressée de les remettre à leur place: le client est roi.

 

    Moi, je me contentais de rêver à ses jambes galbées d'un bas nylon si transparent que je pouvais deviner l'emplacement de ses grains de beauté. Si pour " la fille à la jarretelle bleue" le shopping était un jeu, je me demandais quelle place elle m'avait attribuée. Etais-je le spectateur de son petit manège, une sorte de voyeur patient et extérieur à l'intrigue, ou bien aurais-je moi aussi un rôle à interpréter ?

    Lorie avait une façon de se cambrer devant la glace pour faire glisser un tanga par-dessus ses propres sous-vêtements ( hygiène oblige )... Sans équivoque, Madame jouait les pouliches devant l'étalon.

     Cette provocation sensuelle était une invitation, mais jamais je ne reçus un appel. La petite pile de cartes de visites était pourtant bien visible, sur le mini banc couvert de velours pourpre. La cliente potentielle me snobait chaque fois qu'elle passait le seuil de la boutique, pour entrer comme pour en sortir, et ne me réservait ses déhanchements suggestifs qu'à une distance relative. Trop loin pour que je sois certain qu'elle me destinait ses gestes aguicheurs. Trop près pour que je ne reconnaisse les manifestations d'une attraction impulsive.

    Je sais. J'aurais pu détourner le regard. Mais on me paye à surveiller la clientèle, non ?

 

     Je compris que le jeu ne faisait que commencer lorsque " la fille à la jarretelle bleue " laissa tomber à mes pieds un petit carton blanc. Simplissime. Rien qu'une simple carte. Sa carte. Y figuraient un prénom et un numéro de portable. Au moins n'avait-elle pas écrit "moches s'abstenir ". Je reconnaissais mon propre modus operandi.

     Bien sûr que j'allais appeler. Par politesse. Pour lui rendre son bien.

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