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Le blog de Cendrine BERTANI

Le parcours d'une jeune romancière confrontée au monde de l'édition.

Toutes des Messaline ( extrait 6 )

Publié le 15 Mars 2010 par Cendrine BERTANI in Concernant Entre Eve et Adam

- Lorie ? Allô la terre ?
- Nick! C'est vous ?..
- On dirait bien. Je n'ai pas de nom de code. Désolé.
- Aucune importance. "Nick" vous va très bien. Ca m'évoque...
- Je m'en doute, coupai-je. Ecoutez, si je vous rappelle, c'est que j'espérais avoir franchi un niveau...
- Un niveau ?
- Une étape du jeu que vous nous avez imposé.
- Comment cela ? Cette fois, c'est moi qui n'y comprend plus rien.
- Eh ben... J'ai fait des efforts. D'abstinence. Pour vous...
- Ah...

     Au son de sa voix, je devinai qu'elle était perplexe. Le moment était mal choisi peut-être ? Pourquoi ai-je l'habitude d'appeler à 20 heures, aussi ? La plupart des greluches avec qui je suis sorti sont scotchées devant Plus belle la vie. Cela doit venir du fait que j'ai le blues, en début de soirée, quand je suis seul... Lorie était distante, mais pas irritée non plus. Juste... lointaine.
- Trouvez-vous que je ressemble au curé du coin ? Je ne vous ai jamais demandé de refreiner vos pulsions...
- Je croyais que c'était un hommage...
- Ne soyez pas penaud. Nous nous sommes visiblement mal compris. Je ne vous reproche pas votre conduite. Vos techniques de drague. Votre façon de profiter de votre business. Cela vous regarde.
- Merci de ne pas me juger.
     Il ne manquerait plus que ça. De la part d'une fille qui prend un pseudo pour allumer un mec. "Allô, moi c'est Lorie. Tu es seul ? Tu as besoin d'une compagnie ? Appelle-moi au 06 .... " On dirait le téléphone rose, non ? Qui paye la facture ?
- Cela dit, reprit -elle, il serait dommage que votre patronne apprenne comment vous abusez sa clientèle... C'est presque un délit d'initié. Je suis certaine que cela la choquerait.

    Allons bon... Evitons le dérapage. Je n'aimais pas trop le terrain glissant sur lequel elle était en train de m'orienter.
- Est-ce que vous... me menacez ? C'est du chantage ?
- Non, une précaution. Pour que vous agréiez ma demande. C'est moi qui ai les cartes dans ma manche. Et quand je parle de cartes, c'est à comprendre au sens propre, figurez-vous. J'ai gardé quelques exemplaires de vos pitoyables tentatives pour séduire votre clientèle.
- Ah ?
    La bougresse. Je suis trop con. Je croyais qu'à notre époque, plus personne ne conservait rien. L'excessive consommation de masse, et j'en passe. Mais les écrits restent. Elle avait mon numéro... et elle n'avait jamais appelé... Qu'attendait-elle de moi, au juste ?
- Alors, j'aimerais que nous jouions ensemble. J'aime les jeux dès lors que je peux tricher à mon avantage...
- Et vous osez le reconnaître...
- Je suis d'un naturel franc. Par exemple, j'aime pousser les vendeurs à bout. Je ne demande que des articles que je sais introuvables. S'il existait la moindre chance que l'on me présente le modèle exigé, ce serait moins drôle.
- Une sadique. Les affronts humiliants envers Julia ou Vanessa, c'était intentionnel.
- A quoi voulez-vous jouer avec moi ? M'impatientai-je.
- Je m'offrirai à vous, puisque vous brûlez d'envie de m'ajouter à votre tableau de chasse. Mais je le ferai dans des circonstances... spéciales...
- C'est-à-dire ?
- J'aime l'exhibition.
- Je n'ai rien contre.
- Le danger...
- Faut voir.
- L'incorrection.
- Je ne suis pas un modèle de vertu.
- Je veux que ce soit...
- Oui ?
- Dans votre boutique. Dans une cabine d'essayage. En pleine journée, cela va sans dire.
- ...
- Samedi prochain. A 15 h 30.
    Elle raccrocha.

 

    Le samedi, le jour de la semaine où les commerces font leur plus gros chiffre d'affaire. Normal: les gens sont détendus. La plupart ne bossent pas ( ils ne sont pas vigiles ou vendeurs dans une boutique de lingerie de marque, eux ). Ils ont le sentiment d'avoir gagné le droit de claquer le fric gagné pendant la semaine, et ne s'en privent pas.

    Les couples choisissent des modèles glamour pour émoustiller leur soirée. Les adolescentes viennent en groupes pour pouffer de rire devant notre vitrine ( le mannequin blond vénitien qui arbore une tenue de dentelle noire, c'est moi qui l'ai suggéré à Vaness' parce que le string est si transparent qu'il exige une épilation intégrale ).

     J'ai beaucoup de travail, car il faut dissuader les voyous de venir fumer sur les bancs à 50 mètres de notre boutique. Parce que le centre commercial a été conçu " à ciel ouvert", certains se croient autorisés à polluer notre air. Les mégots devant l'entrée du magasin, ça fait mauvais genre. Si encore il s'agissait d'une marque de bourgeois, mais les Camel ou les Gauloises, c'est trop prolo au goût de la patronne. Quand elle voit passer quatorze heures à la pendule dorée qui surplombe sa caisse, elle soupire et râle... " Ca y est. La racaille va arriver par rames de métro entières. A croire que tous les jeunes des arrondissements voisins se sont donnés rendez-vous pour occuper notre espace. Et bien sûr, ceux-là n'achètent jamais rien"... Ils viennent juste mater la clientèle.

     Je croyais que c'était un privilège qui m'était réservé. Eh ! J'ai la priorité. On me paie pour cette exclusivité.

Quitter son poste un samedi... Impossible ? S'envoyer en l'air dans le dos de la patronne... Impensable ?

     Et quand je dis " dans le dos" c'est une façon de parler, vu que ce serait plutôt par dessus son épaule, à supposer qu'elle tienne la caisse.

 

     Bien sûr, j'ai tout de suite su que je dirais oui. Mais lorsque j'ai voulu rappeler Lorie pour lui donner ma réponse, je suis tombé invariablement sur sa boîte vocale. Autant d'essais, autant d'échec. Elle n'était plus joignable. Je suppose après coup que tout avait été calculé pour me rendre fou. Viendrait-elle au jour J ? Allait-elle me poser un lapin ? Peut-être que la blague s'arrêterait là. Elle se moquerait de moi, planté dans mon costard au garde-à-vous, comme un con. Irait-elle jusqu'à envoyer une copine filmer mon désarroi, sur son portable, juste pour savourer sa victoire ?

     Cabine-d-essayage.jpgSi seulement elle n'était pas venue... J'aurais toujours mon job. Je ne serais pas ruiné. Cette Messaline m'a tout pris.

 

 

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